« Considérons comment il nous faut être en présence de la Divinité et de ses Anges, et quand nous nous tenons debout pour psalmodier, faisons en sorte que notre esprit concorde avec notre voix. »

Translatio

02 mars 2017

CARÊME 1)


En tout métier, en tout état de vie, il y a des périodes de formation et d’entraînement. La vie chrétienne n’échappe pas à cette règle ; et la période d’entraînement et de formation en est précisément : le Carême.

Le Carême est la grande retraite de l’Église au désert, par laquelle elle se renouvelle et se prépare à célébrer le mystère du Salut et la victoire de son Chef. Les divergences de discipline que l’on observe, dans les différentes Églises de l’Orient et de l’Occident catholiques montrent que cette institution ne vient pas de la décision d’une autorité centrale, mais bien d’une inspiration du Saint Esprit.


Cette période de quarante jours de jeûne [1] et de pénitence, dont l’exemple nous a été montré par le Christ lui-même, a été canoniquement fixée par le Concile de Nicée au 4e siècle. Cette institution suit une tradition inaugurée par Moïse qui se retira au sommet du Sinaï pour recevoir la Loi. Le prophète Élie fit de même en marchant quarante jours vers cette montagne. Le déluge, qui fut la première purification de l’humanité, eut lieu dans le même temps. Ce nombre sacré de quarante est aussi celui des années passées au désert par les hébreux durant l’Exode. [Voir les textes.]
On peut considérer ces quarante jours comme la dîme, la dixième partie, de l’année, consacrée à servir Dieu et à se purifier des souillures du monde. Ils sont constitués de six semaines entières, anticipées au mercredi précédant la première semaine, pour compenser les dimanches où l’on ne jeûne pas, afin d’obtenir quarante jours de jeûne.

En ce temps, la Liturgie est revêtue d’un caractère particulier. À la couleur violette, déjà inaugurée à la Septuagésime, avec la suppression des Alléluia, et du Gloria, s’ajoutent maintenant des hymnes et des antiennes propres. Les fêtes sont rarement célébrées. Jadis on voilait, dès le début du Carême, la croix du maître-autel en tendant une courtine entre l’autel et le chœur : qui est digne de contempler les mystères sacrés ?
Hormis le dimanche, la liturgie eucharistique s’achève par l’oratio super populum, qui manifeste ainsi que ce temps est plus spécialement destiné à la prière. Il faut noter cependant que cette oraison n’était à l’origine qu’une formule de bénédiction et de renvoi, et qu’elle se trouvait à toutes les messes. Celles du Carême étant propres, elles ont été conservées là dans les livres, suite à la postcommunion de la messe ; les autres, plus communes, ne l’ont pas été. Ajoutons enfin que jusqu’au 11e siècle, on célébrait la messe en semaine après None (vers 3 heures de l’après-midi) et il était interdit de prendre quelque nourriture avant cette heure ; nous reviendrons sur ce point.

À la différence des autres temps de l’année où l’on répète, les jours de férie, la messe du dimanche précédent, il y a une messe propre pour chaque jour du Carême [2]. Au cours de ces messes, trois fois par semaine, on chante un Trait spécial :
« Seigneur, ne nous traitez pas selon les péchés que nous avons commis, ne nous punis pas selon nos fautes… »
Le sens des oraisons et des lectures de ces messes ne peuvent être bien compris qu’en référence aux raisons de leur institution, ce qui nous permet de rentrer plus avant dans la signification du Carême.
La plupart des collectes, en effet, comme le formulaire propre au premier dimanche et à plusieurs messes de semaine, se réfèrent à la pénitence et à la conversion. Cette note spirituelle fondamentale du Carême se trouve bien exprimée dans les collectes des jours qui suivent le mercredi des cendres :

Deus qui culpa offenderis, paenitentia placaris...
(jeudi)
O Dieu, le péché vous offense et la pénitence vous apaise...

Ut observantiam, quam corporaliter exhibemus, mentibus etiam sinceris exercere valeamus ! (vendredi)
Accomplissons sincèrement dans nos âmes ce que nous pratiquons extérieurement dans nos corps !

Hoc solemne ieiunium, quod animabus corporibusque curandis salubriter institutum est... (collecte du samedi)
Ce jeûne solennel a été institué dans le but salutaire de guérir nos âmes et nos corps...

La pénitence aboutit à l’absolution des péchés. Le carême était le temps de préparation des pénitents publics à la réconciliation et à la réception des sacrements. De là vient que plusieurs fois, il est question de l’absolution des péchés : on y lit les évangiles du paralytique guéri à la piscine de Bethsaïde, celui de l’enfant prodigue, de la résurrection de Lazare, la prière de Daniel [3].

D’autres messes sont en rapport avec la préparation des catéchumènes au baptême qui aura lieu durant la nuit pascale. Cette préparation comportait des exorcismes et l’enseignement des grandes vérités de la foi et de la morale. Ainsi le troisième dimanche, qui était un jour d’examen et d’exorcisme, nous entendons à l’évangile le récit du combat du Christ contre Satan. Le lundi suivant il est question de la purification de la lèpre ; le mercredi on lit le récit de la promulgation du décalogue ; le vendredi il s’agit de l’eau de la grâce, préfigurée au Sinaï par le miracle de la fontaine issue du rocher, et annoncée par l’évangile de la Samaritaine ; le samedi suivant l’Église rappelle les exigences de la morale familiale par le récit de Suzanne et celui de la femme adultère. Le mercredi de la quatrième semaine, on confiait aux catéchumènes le Pater et les commencements des évangiles ; les lectures portent sur l’effusion du Saint Esprit et l’évangile est celui de l’aveugle-né envoyé par le Christ se laver à la piscine de Siloé.
Ces lectures, destinées à l’origine aux catéchumènes, sont aussi pour l’instruction de tout le peuple chrétien et montrent que le Carême est aussi un temps de lecture et de formation chrétienne.

D’autres jours, le choix des lectures, et parfois le texte des oraisons, ne se réfère pas directement au Carême, mais au fait qu’à Rome, on célébrait solennellement la Liturgie eucharistique dans une église dite ‘stationale’, qui a déterminé la liturgie du jour [4].
Ainsi, le samedi après les cendres, cette église étant proche d’un hospice, l’épître porte sur l’aumône. Le lundi de la première semaine, la station est à Saint-Pierre-aux-Liens : l’épître et l’évangile nous présentent le Bon Pasteur. Le jeudi de la troisième semaine, l’évangile est celui de la guérison de la belle-mère de Pierre, en l’honneur des saints médecins Côme et Damien. L’épître, le graduel et le trait du troisième dimanche célèbrent Jérusalem, donc le mystère de l’Église, la station étant à Sainte-Croix-de-Jérusalem.
Le Carême reçoit de ces différentes ‘stations’ un caractère marqué de dévotion universelle : c’est l’ensemble de l’Église - celle du Ciel comme celle de la terre - qui est convié à un surcroît de ferveur !

Relique de la vraie Croix
Basilique Sainte-Croix-de-Jérusalem
ROME


Après les quatre premières semaines, le Carême s’achève par le temps de la Passion, magnifiquement illustré par les hymnes de Venance Fortunat (poète pèlerin de l’époque mérovingienne, ami de sainte Radegonde et évêque de Poitiers). Ce temps liturgique est nettement orienté vers la contemplation du Christ dans sa Passion et la participation à ses souffrances rédemptrices, la célébration du Précieux Sang et la vénération de la Sainte Croix.
On constate donc une progression croissante depuis l’exercice des pratiques purificatrices jusqu’à une participation plus intime à la Passion du Sauveur.

Toute cette richesse de lectures et de chants donne par elle-même les buts que l’Église assigne au Carême. Elle fournit ainsi tout un programme de réflexion spirituelle, d’examen de conscience et d’instruction chrétienne, faisant du Carême une retraite spirituelle commune à toute l’Église et à tous les chrétiens.



[1] Voir notre Petite note sur le Grand Jeûne du Carême...

Voici les textes principaux : 

« Moïse monta sur la montagne, et la nuée couvrit la montagne ; la gloire de Yahvé se posa sur la montagne du Sinaï, et la nuée la couvrit pendant six jours. Le septième jour Yahvé appela Moïse du milieu de la nuée. L'aspect de la gloire de Yahvé était, aux yeux des enfants d'Israël, comme un feu dévorant sur le sommet de la montagne. Moïse pénétra au milieu de la nuée, et gravit la montagne ; et Moïse demeura sur la montagne quarante jours et quarante nuits. » (Ex 24, 15-18)
« Il alla dans le désert l'espace d'une journée de marche ; arrivé là, il s'assit sous un genêt et, découragé, demanda pour lui la mort, en disant : ‘C'est assez ! Maintenant, Yahvé, prends ma vie, car je ne suis pas meilleur que mes pères !’ Il se coucha et s'endormit sous le genêt. Et voici qu'un ange le toucha et lui dit : ‘Lève-toi, mange !’ Il regarda, et voici qu'il y avait à son chevet un gâteau cuit sur des pierres chauffées et une cruche d'eau. Après avoir mangé et bu, il se recoucha. L'ange de Yahvé vint une seconde fois, le toucha et dit : ‘Lève-toi, mange, car le chemin est encore long pour toi.’ Il se leva, mangea et but, et, avec la force que lui donna cette nourriture, il marcha quarante jours et quarante nuits jusqu'à la montagne de Dieu, l’Horeb » (1R 19, 4-8)
« Le déluge fut quarante jours sur la terre ; les eaux grossirent et soulevèrent l'arche, et elle s'éleva au-dessus de la terre. » (Gn 7, 17)
« Selon les quarante jours que vous avez mis à explorer le pays, - autant de jours, autant d'années - vous porterez vos iniquités quarante années. » (Nb 14, 34)

[2] Toutefois les messes du jeudi sont un peu à part : d’institution tardive (probablement sous le pape saint Grégoire II), elles reprennent les textes d’autres messes.

[3] Le vendredi de la première semaine, le lundi et le samedi de la deuxième semaine, le vendredi de la quatrième semaine.

[4] La remarque vaut aussi pour le dimanche de la sexagésime. L’autobiographie de saint Paul qu’on y lit est en rapport avec la station qui était à saint Paul hors-les-murs.