« Considérons comment il nous faut être en présence de la Divinité et de ses Anges, et quand nous nous tenons debout pour psalmodier, faisons en sorte que notre esprit concorde avec notre voix. »

Translatio

principia liturgica


AUX SOURCES DE LA LITURGIE


La Liturgie existe bien avant qu’on en élabore la doctrine. Elle est une pratique, non une doctrine spéculative. C’est donc au sein de cette pratique que se trouvent d’abord ses principes, c’est d’elle qu’il faut tout d’abord les tirer, les découvrir.
La première source écrite est bien évidemment la Sainte Écriture, qui présente la liturgie non point comme une action purement humaine, mais comme une œuvre révélée et prescrite par Dieu même, jusque dans les détails. Le peuple hébreu, autrement dit l’Église de l’Ancien Testament, avait une Liturgie minutieusement réglée, qui est décrite notamment dans les livres de l’Exode, du Lévitique, et du Deutéronome. Ce culte de l’Ancien Testament n’est pas encore la Liturgie chrétienne, mais il en est déjà la figure et la source [1].
Le Nouveau Testament contient bien les principes fondateurs de la Liturgie chrétienne, mais il ne dit rien des rites de la première Église. On trouve quelques éléments dans les épîtres de saint Paul, en particulier au chapitre 14 de la première épître aux Corinthiens, qui précisément abolit certains abus concernant la célébration de l’Eucharistie. Plusieurs textes datant des premiers siècles, comme la ‘Didachè’ et la ‘Tradition apostolique’, présentent des coutumes touchant les premières célébrations eucharistiques et quelques formules de prière. Leur interprétation est, bien-entendu, assez délicate.

Les documents proprement liturgiques sont les ‘Sacramentaires’ qui contiennent toutes les prières que récitait le prêtre ou l’évêque. 

 
Les principaux sacramentaires sont le ‘Léonien’, le ‘Gélasien’, et le ‘Grégorien’, attribués aux papes dont ils portent les noms. Il faut ajouter les ‘Ordines Romani’, le ‘Missale gothicum’, c’est-à-dire le missel gallican ancien.

Outre ces documents proprement liturgiques, les œuvres des Pères de l’Église donnent les premiers commentaires des principales actions ou formules dont est composée la Liturgie. Sans traiter de la Liturgie en général et de manière abstraite, ils exposent le déroulement des principaux rites sacramentels, leur signification et leur rôle dans la sanctification et la vie chrétienne. Nous pouvons citer ici les saint Cyrille de Jérusalem (+386), saint Ambroise (+397), saint Augustin (+430) qui composa plusieurs sermons à l’occasion des fêtes liturgiques, parmi bien d’autres.

Les derniers Pères de l’Église (6e-7e siècles) ont édité les premiers traités généraux de Liturgie ; ils sont ainsi les premiers auteurs à traiter expressément de doctrine liturgique. Les plus importants sont :
Denys l’Aréopagite, qui dans sa ‘Hiérarchie ecclésiastique’ [2] fournit une explication spéculative du symbolisme des rites sacramentels, et des consécrations.
Saint Isidore de Séville (+636), de son côté, donne un exposé complet de la Liturgie dans ses ouvrages célèbres : ‘De Ecclesiasticis officiis’ ; ‘Mysticorum Expositiones Sacramentorum’ ; Saint Sophrone de Jérusalem (+638, ‘Commentaire liturgique’) et saint Maxime le Confesseur (+662, ‘Mystagogie’) rattachent avec bonheur la Liturgie au mystère de l’Église [3].

À la Renaissance carolingienne nous devons les premiers manuels de Liturgie destinés à la formation du clergé, qui exposent donc de manière ordonnée et systématique tous les rites et leur signification. Les principaux auteurs de cette époque sont :
Alcuin (+804) [4], Amalaire de Metz (+853) [5], contre lequel son adversaire Agobard de Lyon écrivit à son tour un ‘Contra libros quatuor Amalarii abbatis’.
Le bénédictin Raban Maur (+856), dans son ‘De Sacris Ordinibus’, livre un véritable traité de la messe et des sacrements, destiné aux nouveaux prêtres. Son ‘De Ecclesiastica disciplina’ sur les offices des prêtres est une compilation de diverses œuvres antérieures. Le ‘De Rerum naturis’, enfin, ne traite pas directement de liturgie, mais comporte de nombreux éléments sur l’interprétation symbolique.
Un autre bénédictin, Walafrid Strabon (+849), a composé dans son ‘De Exordiis et incrementis quarundam in observationibus ecclesiasticis’ un premier essai d’histoire de la Liturgie.

Dans tous ces commentaires il est parfois difficile de distinguer le symbolisme véritablement fondé sur l’institution des rites, et les interprétations pieuses et subjectives qui prétendent trouver des symboles dans le moindre élément. On rencontrera toujours deux tendances extrêmes :
     - la tendance ‘rationaliste’ ou ‘naturaliste’, qui réduit tout à des raisons purement utilitaires et pratiques (usage des luminaires pour l’éclairage, usage de l’encens contre les odeurs, etc.)
     - la tendance ‘allégoriste’, qui voit des raisons mystiques en toutes choses et fait un symbole du moindre geste et du moindre objet.

Parmi les auteurs de la période suivante, que l’on rattache à juste titre à la théologie monastique (10e-12e siècles), on peut citer en particulier et à titre d’exemples les suivants :
Bernon de Reichenau (+1048) [6], auteur du ‘Libellus de quibusdam rebus ad missae officium pertinentibus’, qui traite de l’année liturgique et de l’histoire de l’anaphore (canon de la messe). On lui attribue, en outre, divers écrits sur la musique et sur le chant sacré, entre autres un ‘De ratione psallendi’.
On pourra aussi retenir saint Anselme (+1109), ‘De Sacramentorum diversitate’, Yves de Chartres (+1127), ‘De rebus ecclesiasticis’, Honorius d’Autun (+1137) ‘Gemma animae’, Hugue de Saint-Victor (+1141), ‘Speculum de mysteriis Ecclesiae’ [7].
Dans ces ouvrages, les rites sont expliqués en détail, mais les concepts mêmes de Liturgie, de sacrement, de symbole, et autres notions universelles et abstraites, ne sont pas exposés. Les maîtres de cette époque, de même que ceux de la Renaissance carolingienne, ne traitent pas de l’essence même de la Liturgie et de son Mystère, mais se contentent d’en expliquer les parties et les rites en particulier.

On attendrait des considérations plus abstraites et plus spéculatives de la théologie scolastique, mais celle-ci se limite à traiter des sacrements en général, et des sept sacrements en particulier. Toutes les sommes théologiques contiennent de tels traités, mais on y trouve peu de choses sur le symbolisme des rites, et encore moins sur l’Office divin ou sur la Liturgie dans son ensemble. Les rites sacramentels eux-mêmes sont examinés surtout du point de vue de leur efficacité. Toutefois, sans que saint Thomas ait élaboré expressément une théologie liturgique, on peut dégager de son œuvre de nombreux éléments qui permettent de développer la doctrine dans la ligne de ses principes [8].
De l’âge scolastique on peut néanmoins retenir deux œuvres proprement liturgistes : celle du pape Innocent III (+1216) ‘De sacro altaris mysterio’ [9] et de Guillaume Durand de Mende (+1296), ‘Rationale divinorum officiorum’, explication détaillée de tous les éléments de la Liturgie : église, ministres, vêtements, messe, office, année liturgique, calcul du calendrier, etc.
À la même époque on note chez les grecs un Nicolas Cabasilas (+1363), bien connu pour son commentaire de la Liturgie eucharistique (Εἰς τὴν θεῖαν λειτουργίαν [10]), ainsi que Symeon de Thessalonique (+1429) [11].




ASPECTS DOCTRINAUX DE L’HISTOIRE DE LA LITURGIE




La Liturgie est une réalité concrète de la vie de l’Église qui ne peut être connue ‘a priori’. Pour lui appliquer les principes universels du culte divin et de la Tradition de l’Église il est nécessaire de la considérer dans son histoire. La Liturgie a existé dès le commencement de l’Église, avant même qu’on en établît la doctrine. La Tradition liturgique se trouve donc d’abord dans la pratique de l’Église, dans les canons et les coutumes ecclésiastiques, et non pas dans la théologie spéculative. L’existence des rites a précédé leur explication. Ils n’ont pas été établis à la suite d’une élaboration abstraite de leurs principes, mais ce sont eux qui ont servi de base  et de fondement à celle-ci.
C’est pourquoi il ne saurait y avoir de doctrine sur la Liturgie sans un exposé préalable de son histoire. La doctrine liturgique relève d’une découverte a posteriori, parce qu’elle se fonde sur la pratique de l’Église. Le rite lui-même ne saurait être intelligible sans référence à son histoire. Les rites actuels et l’année liturgique n’ont pas été confectionnés en un jour mais, par un processus lent et progressif, dont ils gardent les traces ; ils ne peuvent être compris sans référence à leur développement historique.

Il y a plusieurs manières d’exposer l’histoire. Celle de la Liturgie est si complexe, les coutumes liturgiques sont si variées dans le temps et dans l’espace, qu’une simple description serait à la fois insuffisante et inutile. Ce qui nous intéresse ici, ce n’est pas une description détaillée des différentes institutions - description que plusieurs auteurs ont faite avec talent -, mais les principes fondamentaux qui s’en dégagent. On retiendra donc de l’histoire des rites les traits essentiels, constants et universels, au-delà des diverses formes qu’a pu revêtir la Liturgie selon les époques, les lieux et les différentes cultures, et qui sont l’expression de la perfection inépuisable du même Mystère chrétien.


L’Église primitive et les premiers siècles (du 1er au 4e siècle)


Au commencement, l’Église n’a d’autre livre liturgique que la sainte Écriture. De la tradition juive, elle hérite la lecture publique de l’Ancien Testament et le chant des Psaumes. Elle y ajoute la lecture solennelle de l’Évangile, ainsi que des autres textes du Nouveau Testament. Les psaumes et les cantiques bibliques restent le principal livre de chant de la communauté chrétienne. Mais les écrits apostoliques semblent contenir la trace d’hymnes et de cantiques en usage très tôt dans les Églises [12]. En ce temps de fondation, les prières du célébrant et les formules liturgiques ne suivent pas encore de textes fixés d’une manière uniforme. L’étude comparative des différents rites ne nous ramène pas à un archétype unique, même pour des choses que nous croirions essentielles. Par exemple, pour les récits de l’institution de l’eucharistie, on ne retrouve pas d’uniformité, ni dans les premiers fragments de livres liturgiques, ni même entre les quatre récits de l’institution conservés dans le Nouveau Testament.
Il ne faut donc pas se mettre à la recherche d’une « liturgie apostolique », unique et primordiale, qui se serait diversifiée par la suite. Il y a eu sans doute, dans chaque Église, des traditions orales remontant aux Apôtres eux-mêmes, mais elles n’étaient pas fixées d’une manière uniforme. Cette liberté aboutit à une très grande diversité dans les usages disciplinaires et liturgiques, qui souligne la force de l’unanimité des Églises dans la conservation du dépôt fondamental de la Tradition chrétienne.


Les quelques écrits dont nous disposons ne sont que des exemples indicatifs de prières que le célébrant ou la communauté pouvaient formuler à leur gré. Ainsi, saint Justin déclare qu’à un certain moment du rite, le célébrant « rend grâces, comme il le peut » [13]. Le principe de l’improvisation est d’ailleurs affirmé avec netteté par la ‘Tradition Apostolique’, ouvrage que la critique moderne a attribué à saint Hippolyte de Rome (aux environs de l’an 200) : l’auteur donne des formules de prière pour l’eucharistie et pour les ordinations, mais en notant que ce sont des modèles et non des textes imposés. Ces compositions écrites eurent néanmoins un grand succès, et nous voyons qu’elles sont reprises et remaniées par divers recueils des 4e  et 5e siècles, notamment ‘l’Epitome’, la ‘Didascalie’, les ‘Constitutiones apostolicae’, le ‘Testament du Seigneur’, les ‘Canons d’Hippolyte’.
Cette indétermination ne signifie certes pas anarchie et spontanéité incontrôlée. Un certain ordre ou style hiératique est toujours gardé, surtout à Rome où la discipline est de règle, conformément au génie romain dont hérite l’Église. Petit à petit, les Églises entreprennent d’établir et de fixer leurs coutumes, et on aboutit à des textes et des cérémonies plus ou moins stables.
L’édit de Milan (313) marque une date décisive pour la vie liturgique de l’Église, puisque désormais, le culte peut se donner libre cours dans des édifices somptueux, tandis que les pèlerinages aux Lieux saints de Palestine ou sur la tombe des martyrs s’organisent de façon régulière, et que la législation impériale facilite les assemblées. Cette sécurité favorise la solennité, la constitution et la stabilité des rites.

Nous retiendrons donc ce caractère vivant et évolutif de la Liturgie des premiers siècles, sans pour autant en exclure tout principe immuable.

“ Nous pouvons cependant observer que la Liturgie est une entité qui se développe. Il n’est aucune époque des six premiers siècles où ce développement ait cessé. La Liturgie était une réalité vivante, un organisme, et était capable de croissance. […] La liturgie contenait des éléments tenus pour intouchables. Ainsi les mots et les actions de notre Seigneur sur le pain et le vin étaient de cette catégorie. Cependant, par la suite, on accorda la même vénération à des éléments de Tradition qu’aux institutions du Christ, le premier exemple étant le canon romain. ” [14]


L’âge des Pères (4e - 7e siècles)


L’usage des compositions écrites se généralise petit à petit. De plus en plus les Églises font usage de prières écrites et de cérémonies déterminées, approuvées par les évêques. À la fin du 4e siècle, saint Augustin se plaint de ce que certains évêques emploient des prières composées par des auteurs incompétents, voire par hérétiques [15]. On sent donc la nécessité d’une discipline plus stricte : certains conciles africains interdisent l’usage de formules qui n’ont pas été approuvées par un synode officiel [16]. Désormais, l’intervention des conciles locaux et l’influence des grandes Églises de Rome, d’Antioche, d’Alexandrie vont créer des types liturgiques différents.
La période de grande création peut se situer entre le milieu du 4e et la fin du 7e siècle. Il y a, durant ces trois siècles, une activité intense dont nos recueils actuels ne nous donnent qu’une idée imparfaite. C’est aussi la période de la grande littérature patristique.
Dès le 4e siècle, saint Ambroise cite des fragments d’un canon qui est l’ancêtre de celui de Rome [17]. Les grandes lignes de la liturgie romaine sont fixées dans la suite par saint Grégoire le Grand (590-640) et ses successeurs immédiats. Son œuvre consiste surtout à ordonner ce qui existe, plutôt qu’à créer du nouveau. L’expansion de cette liturgie suivra l’expansion missionnaire de l’Église de Rome, bien que Grégoire lui-même ne veuille nullement l’imposer, mais reçoive volontiers les coutumes des autres Églises.

"Dans la réponse de saint Grégoire à saint Augustin de Cantorbéry on peut observer la claire perception selon laquelle la Liturgie est reçue et qu’elle n’est pas simplement construite selon les goûts du peuple où elle se trouve, et qu’une innovation doit être fondée sur une raison grave et soigneusement intégrée dans la tradition. Nous pouvons aussi voir que le pape et l’évêque exercent une autorité sur la forme liturgique qui doit être en usage. Saint Grégoire reconnaît la possibilité d’une diversité dans la forme locale […] et permet une grande liberté à saint Augustin dans la formation des rites pour les anglais." [18]

Notons cependant qu’en 664 les traditions bretonnes ou celtiques sont abandonnées au profit des coutumes romaines, soit qu’elles s’avèrent inférieures en qualité, soit par l’enthousiasme que suscite la nouveauté, soit encore par l’autorité reconnue de l’Église romaine.
Les influences des Églises les unes sur les autres sont un facteur très important. En particulier, pendant plusieurs siècles, la liturgie romaine était bilingue. Elle comporta des chants grecs au moins jusqu’au 10e siècle (sans parler du Kyrie eleison qui a subsisté jusqu’à l’introduction du vernaculaire). Les sanctuaires de Terre Sainte se voient volontiers transposés dans les basiliques : saint Jean-de-Latran imitant la basilique du saint Sépulcre, Sainte-Croix-de-Jérusalem, le Golgotha, avec la cérémonie de l’Adoration de la Croix.

Ce sont aussi des infiltrations orientales dans la liturgie romaine que la station à la basilique Sessorienne au milieu du Carême, alors que les Byzantins font une adoration spéciale de la sainte Croix ; la dédicace du « Martyrion » sur le Calvaire le 14 septembre ; la fête de tous les Saints ; le cycle pénitentiel préparatoire au grand Carême ; comme aussi les grandes solennités mariales de l'Assomption, de la Purification, de la Nativité et de l'Annonciation de la sainte Vierge, avec la caractéristique procession aux flambeaux. Ces processions nocturnes populaires nous viennent d'Antioche. [19]
Avec les fêtes mariales et les processions aux flambeaux, pénétrèrent aussi chez nous quelques pièces de la liturgie grecque, parmi lesquelles il suffit de mentionner ici les antiennes : Nativitas tua Dei Genitrix Virgo ; 0 admitabile commerciu ; Mirabile mysterium ; Hodie coelesti sponso ; Adorna thalamum tuum ; Sub tuum praesidium ; Vadis propitiator ; Dies sanctificaius illuxit nobis ; Gaudeamus omnes in Domino[20]

On peut faire des constatations analogues en Orient. Les allusions et descriptions que nous trouvons dans les Pères du 4e siècle, saint Basile, saint Jean Chrysostome, saint Cyrille de Jérusalem, nous permettent de nous faire une idée des rites de l’Eucharistie et du Baptême à cette époque dans le patriarcat d’Antioche. Pour la liturgie de Constantinople, ces rites sont fixés déjà dans leurs détails, comme on peut le voir dans un manuscrit de la Bibliothèque Vaticane [21].


L’âge carolingien (8e - 9e siècles)


L’activité créatrice ne cesse pas complètement après le 7e siècle, mais elle se ralentit. Désormais, au lieu de rédiger de nouvelles formules, on remanie plus volontiers et on compile les anciennes. On se contente donc de collationner des éléments, de les extraire, de les corriger. C’est ainsi qu’on voit apparaître en Gaule, dans la seconde moitié du 8e siècle, des sacramentaires, où se retrouvent, parmi les formules des sacramentaires romains plus anciens (Gélasien et Grégorien), des prières et des rites d’origine gallicane.
Les Liturgies de l’empire franc sont assez différentes entre elles et constituent ce qu’on appelle les Liturgies gallicanes. Mais déjà du temps de Pépin le Bref la Liturgie romaine s’étend dans l’empire tout en se mêlant à des éléments gallicans. Plusieurs causes concourent à cette romanisation :

  • - la volonté du Prince de promouvoir l’unité politique et ecclésiastique
  • - la volonté du Souverain Pontife lui-même en vue de l’unité de l’Église
  • - les qualités intrinsèques du rite Romain supérieur aux autres de plusieurs points de vue
  • - la piété du peuple chrétien envers l’Église romaine, mère de toutes les Églises.

Ce passage à l’unité romaine, déjà amorcé sous Pépin, l’empereur Charlemagne s’emploie à le réaliser dans le cadre de sa tâche d’instauration de la Chrétienté. Ayant reçu un sacramentaire du Pape Hadrien, il fait corriger les livres gallicans et impose les coutumes romaines, principalement par l’Admonitio generalis (789).
Dans cette réforme, qui est en fait une fusion des liturgies romaine et gallicane, les principaux collaborateurs des empereurs sont Alcuin, puis saint Benoît d’Aniane et saint Chrodegang. Cette liturgie romano-gallicane est ainsi imposée à tout l’empire.
Une telle mixtion de deux rites manifeste l’esprit empirique et concret des liturgistes de l’époque [22]. Alcuin, bien loin d’opérer une nouvelle construction ou une révolution, en constituant une nouvelle liturgie franque, assume tradition romaine et tradition gallicane. Son œuvre obéit aux principes suivants :

  • - nécessité d’une évolution vers l’Église de Rome
  • - vénération et assomption de la Tradition
  • - faire le moins d’innovation possible
  • - continuité et intégration de nouveaux éléments avec les anciens.

Dans cette réforme ce n’est pas la tête (l’Église romaine) qui s’impose aux membres (les Églises gallicanes), mais plutôt les membres les plus sains et vigoureux qui s’unissent davantage à la tête [23]. Cette unité liturgique de l’empire franc ne doit cependant pas être conçue de manière moderne et uniforme : elle n’exclue pas les diversités de coutumes selon les provinces et selon les Églises.

L’ordonnance progressive de la Liturgie dans la période patristique et carolingienne s’accompagne de la mise en place de la hiérarchie cléricale. La distinction entre clercs et laïcs, autrement dit entre hiérarchie et peuple fidèle, est d’origine divine et apostolique, même si la première hiérarchie est réduite aux évêques, aux prêtres et aux diacres. Les premiers siècles voient se développer d’autres éléments de cette hiérarchie par l’instauration du sous-diaconat et des ordres mineurs ; ceci n’est pas sans importance. La Liturgie est proprement cléricale. De manière générale le peuple participe peu activement et extérieurement, mais la cléricature est bien plus élargie et répartie dans le peuple chrétien qu’à l’époque moderne, où il n’apparaît plus rien entre les prêtres et les laïcs, d’où l’impression d’une certaine passivité du peuple, à moins d’inclure de manière forcée les laïcs dans la Liturgie. Au contraire, les clercs mineurs étaient alors nombreux et ce sont eux qui assuraient le service liturgique et le chant choral. [24]


L’âge monastique (10e - 12e siècles)


Au 11e siècle la liturgie romano-gallicane de l’empire Franc est assumée par l’Église romaine elle-même et devient ainsi la liturgie dite ‘romaine’, qui à partir de Rome se diffuse alors partout, principalement grâce aux moines de Cluny. Cette abbaye est un véritable centre de restauration et de construction liturgique. Pierre le Vénérable, comme ses prédécesseurs, prend soin de l’harmonie des voix, des heures de célébration, de l’adaptation des mélodies aux solennités des fêtes. Il réduit l’occurrence des fêtes les dimanches et interdit la célébration des messes privées pendant la messe conventuelle [25].
Le fond commun romano-gallican est cependant reçu avec une certaine diversité. Sacramentaires et pontificaux sont tous différents d’Église à Église, mais les formules qu’ils ajoutent au vieux fond romain se retrouvent dans un très grand nombre d’exemplaires, outre les Églises qui conservent leur rite propre, entre autres les Églises Milanaise, Lyonnaise, et Mozarabe. Cette dernière voit toutefois son rite progressivement aboli, sous l’influence du Saint-Siège. [26] Il y a donc une tendance à l’unification romaine, bien qu’il ne manque pas d’auteurs qui défendent la diversité des traditions, comme Bernon de Reichenau, qui, s’appuyant sur les Pères, sur saint Grégoire le Grand et sur Amalaire, défend les coutumes propres des Églises particulières.
Le développement des liturgies est donc fait, à cette période, d’adaptations et d’emprunts, de compilations, plus que de créations originales. L’activité créatrice ne se manifeste plus guère, du moins en Occident, encore qu’à la périphérie de l’action liturgique (prières privées à dire par les fidèles ou même par le célébrant, chants tropés ou surajoutés) on rencontre de véritable innovations, mais avec un grand perfectionnement technique (ajout de proses ou séquences). Ce développement montre que l’Église désire que les chrétiens prennent du temps dans les églises et y trouvent tout leur bonheur.
On peut constater des faits analogues en Orient. On voit des anaphores passer d’Antioche à Alexandrie ; des anaphores byzantines passent au rit arménien. L’activité des traducteurs est alors particulièrement importante.





[1] La Somme Théologique de saint Thomas d’Aquin en donne un commentaire en I-II, 101-103 ; III, 61.
[2] PG 3.
[3] PG 87, 3981 ; PG 91, 657.
[4] PL 101, 1173. cf. DACL, 1, art. Alcuin.
[5] PL 105. cf. DACL, 1, art. Amalaire et art. Agobard.
[6] PL 142
[7] Pour ces auteurs, voir PL 158,547 ; PL 162,519 ; PL 172,541 ; PL 177,335
[8] ST II-II, 81-84 (de religione) ; III, 60-65 (de sacramentis) et 83 (de ritu eucharistiae).
[9] PL 217,774
[10] SC 4.
[11] PG 155,253 ; 697
[12] Par exemple 1 Co 16, 23-24 ; 1 Tm 3, 16.
[13] S. Justin : 1e Apologie.
[14] “We can, however, observe that the Liturgy is a developing entity. There was no time in the first six centuries where its development halted. The Liturgy was a living reality, an organism, and was capable of further growth. […] The Liturgy contained elements handed on that were regarded as untouchable. Clearly the words and actions of our Lord with bread and wine fall into this category. However later, non Dominical products of Tradition were also accorded such reverence, the prime example being the Roman canon.” Alcuin Reid, ‘The Organic Development of the Liturgy’, p.12-13.
[15] De baptismo contra Donatistas, PL 43, 213-214.
[16] IIIe Concile de Carthage III, can. 23.
[17] De sacramentis 5-6, 21-27, éd. B. Botte (SC 25), p. 84-86.
[18] “We can observe in St Gregory’s reply to St Augustine that there is a clear sense in which the Liturgy is received and was not simply constructed a new according to the tastes of the people amongst whom he found himself, and that innovation must be for good reason and carefully integrated with the tradition. We can also see that the pope and the bishop exercise authority over the liturgical forms to be used. St Gregory recognises the possibility of diversity in local forms, and [...] he allows considerable freedom to St Augustine in the formation of rites for the English.” Alcuin Reid, The Organic Development of the Liturgy, p.12-13.
[19] Cal. Schuster, Liber sacramentorum, V, p. 17.
[20] « Et nous pourrions ajouter que non seulement les apôtres, mais le Christ lui-même, les saintes Écritures, les quatre grands conciles, les premiers Pères, de nombreux papes, l'Office Divin, le Monachisme, de nombreuses solennités hagiographiques, la musique liturgique, sont venus à Rome de l'Orient. » (Cal. Schuster, Liber sacramentorum, V, p. 17).
[21] Barberini grec 336.
[22] Un exemple de fusion des liturgies romaine et gallicane est la bénédiction du cierge pascal, maintenant partie intégrante de la Liturgie romaine.
[23] Alcuin Reid, op.cit. p.17-18.
[24] Cyrille Vogel, Introduction aux sources de l’histoire du culte chrétien au Moyen Âge, Spolète, 1966. ; Eucharistie d’Orient et d’Occident ; Medieval Liturgy. Philippe Bernard, Du chant romain au chant grégorien. Matthieu Smyth, La Liturgie oubliée, Cerf, 2003. Denis Crouan, Histoire du missel romain, Téqui, 1988.
[25] Dom Jean Leclercq, Pierre le Vénérable, p. 308-309.
[26] cf. A. Wilmart, Auteurs spirituels et textes dévots du moyen âge latin, Bloud et Gay, 1932. DACL, XII, col. 395-398.